Coeurs, d'Alain Resnais * * * *

Les allées, les venues, les chassés, les croisés de six personnages dans le quartier de Tolbiac tout rénové : voilà le programme du nouveau film d’Alain Resnais. On pourrait croire à une redite, à du déjà vu, au énième « film choral » à la manière américaine d’Altman ou, française, et le nom de Resnais y fait penser, de Bacri et Jaoui. Eh bien… pas seulement.

Pourtant Resnais joue de façon évidente avec notre impression de déjà-vu : dans la première scène du film, André Dussollier apparaît dans le rôle… d’un agent immobilier, profession déjà exercée dans On connaît la chanson. Mais on ne connaît pas encore ce Thierry-là, vieux garçon qui partage l’appartement de sa petite sœur, Gaëlle. Thierry a pour collaboratrice Charlotte, une fervente chrétienne qui lui prête des cassettes vidéo des émissions religieuses qu’elle a enregistrées. Nicole, la cliente la plus acharnée de Thierry, rompt avec son fiancé Dan, tombé dans l’alcoolisme après avoir dû quitter l’armée. Sur les conseils du barman Lionel, que Charlotte aide à s’occuper de son vieux père, Dan tâche de rebondir et rencontre, par petites annonces, Gaëlle…

Le « film choral » est au fond la version démocratique et égalitaire du vaudeville. Resnais nous a habitués ces dernières années à un cinéma facétieux, et de fait on rit beaucoup à Cœurs ; le film réussit pourtant cet exploit, plus franchement que Smoking/No smoking ou On connaît la chanson, d’être à la fois totalement amusant et totalement sinistre, en raison du caractère ouvertement dépressif des personnages. Les acteurs tiennent impeccablement les deux registres, qu’ils soient habitués de la Comédie-Resnais ou nouv…elles (Laura Morante, Isabelle Carré).

Le splendide plan d’ouverture, qui propose un point de vue inédit sur un quartier lui-même cinématographiquement vierge, annonce d’entrée la couleur : Cœurs sera un film neigeux. De la neige recouvre les fondus enchaînés qui mènent d’une séquence à l’autre, et bien sûr la ville et les pardessus. On est à nouveau ramené à On connaît la chanson, où des méduses jouaient le même rôle dans la séquence finale, et à L’Amour à mort, où des particules blanches difficiles à situer séparaient systématiquement les séquences. Je vous passerai les autres ressemblances avec les précédentes œuvres de Resnais, de Mon oncle d’Amérique à Smoking/No Smoking (déjà adaptés d’une pièce d’Alan Ayckbourn). Mais à ceux qui ne découvrent pas son travail, Cœurs apparaît, de façon de plus en plus évidente à mesure que le film se déroule, comme un concentré, une synthèse des vingt-cinq dernières années d’activité du cinéaste (1).

Concentré, synthèse, et non pas redite. Parfaitement autonome dans son style (où toutes ces références disparates se coulent harmonieusement) comme dans son propos, Cœurs apparaît comme un aboutissement, et dans une certaine mesure un testament (même si Resnais, certes devenu expert en l’art de la dénégation modeste, affirme le contraire). La froideur de ce quartier peu vivable, l’étouffement qui peut naître de la structure du scénario, combinatoire des croisements des six personnages, le recours régulier à la plongée (Resnais enlève parfois le toit du décor pour suivre les personnages de pièce en pièce, comme un scientifique ses rats de laboratoire), l’omniprésence de la neige qui, régulièrement, occupe le fond et le premier plan de l’image, laissant aux acteurs l’espace intermédiaire, font de nos six personnages des êtres cernés de toute part. C’est le moment de saluer l’incroyable virtuosité avec laquelle Resnais traite les admirables décors de Jacques Saulnier, qu’il métamorphose par le choix spécifique d’axes pour chaque scène ou groupe de scènes, utilisant ainsi l’espace au maximum.

Trouvera-t-on antipathique la hauteur avec laquelle Resnais, qui adopte clairement le point de vue de Dieu, filme ses personnages ? Non. Car il ne mime ici la domination du terrain (à la façon, justement, d’un Altman), que pour mieux renoncer à toute domination. La neige, qui est au cœur poétique du film, est ambivalente : elle est glaciale et douce à la fois, associée à des impressions de confort, de chaleur et de familiarité ; aussi finit-elle par envahir la cuisine où deux personnages parviennent à se parler, à communiquer vraiment.Menacés par la congélation généralisée du monde et des sentiments, les six personnages de Cœurs ne cherchent, au fond, que cela, la communication. Ils rêvent, chacun à sa manière (parfois tournée entièrement vers le passé), de communion amoureuse et trouveront, pour certains (Ayckbourn et Resnais ont l’élégance de ne pas épuiser la combinatoire des personnages), le temps d’une brève rencontre pleinement amicale. Ecrasés par des figures paternelles à la fois absentes et (le père de Lionel, qui donne de la voix mais dont on ne voit que les jambes ; celui de Dan, évoqué uniquement dans les dialogues, surmoi monstrueux qui pousse son fils dans l’alcoolisme ; le portrait ancien qui sert de figure paternelle à Thierry et Gaëlle), c’est probablement leur immaturité qui fait échouer toute relation amoureuse, une immaturité ici représentée par la confusion des générations (Isabelle Carré, sœur de Dussollier ? vingt-sept ans de différence d’âge, et la belle ne fait pas le sien…). Le dernier plan, de ce point de vue, est d’une ambivalence parfaite et laisse le film ouvert : première véritable représentation de la fraternité, ou « fondu à la neige » (télévisuelle), simple contact ou vraie rencontre ? Les spectateurs sont clairement invités à en parler, entre amis, en sortant…

(1) Signalons justement le dossier qui clôt les Cahiers du cinéma n°618 (décembre 2006), destiné à replacer Cœurs dans l’ensemble de l’œuvre.

Etienne Mahieux

  • BANDE ANNONCE


  • FICHE TECHNIQUE
Pays : France/Italie
Durée : 2h
Date de sortie : 22 novembre 2006
Scénario : Jean-Michel Ribes
D’après la pièce Private fears in public places de : Alan Ayckbourn
Assistant réalisateur : Christophe Jeauffroy
Production : Bruno Pesery, Julie Salvador, Valerio de Paolis
Emission de télévision réalisée par : Bruno Podalydès
Décors : Jacques Saulnier, Solange Zeitoun, Jean-Michel Ducourty
Photographie : Eric Gautier
Son : Jean-Marie Blondel, Thomas Desjonquères, Gérard Lamps
Montage : Hervé de Luze
Musique : Mark Snow

  • DISTRIBUTION
Lionel : Pierre Arditi
Charlotte : Sabine Azéma
Gaëlle : Isabelle Carré
Thierry : André Dussollier
Nicole : Laura Morante
Daniel : Lambert Wilson
Arthur : Claude Rich
Speakerine TV : Françoise Gillard
Animatrice TV : Anne Kessler
Architecte TV : Michel Vuillermoz
Poète TV : Roger Mollien
Critique TV : Florence Muller


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Pas sur la bouche, de Alain Resnais * * * *

Vaudeville musical pétillant, Pas sur la bouche s’inscrit logiquement dans la continuité de l’œuvre d’Alain Resnais, mais y représente un point extrême : jamais il n’avait à ce point mis en avant l’élément théâtral et ludique de son cinéma… jusqu’à la menace du néant.

Paris, 1925. Une grande bourgeoise, Gilberte Valandray, dont le mari Georges a fait fortune dans la métallurgie, occupe son oisiveté à parrainer de loin les artistes d’avant-garde, et notamment Charles Brunner, fondateur de l’école cubisto-cunéiforme (également appelée « cucuïsme »). Georges n’est pas jaloux : il est persuadé qu’une femme reste attachée à son premier amant, et se croit celui de sa femme. Il ignore que Gilberte a un passé : elle a été, dans le temps jadis, brièvement mariée à un Américain hygiéniste, Eric Thomson, avec lequel Georges vient justement d’entrer en affaires.

Il s’agit donc d’une intrigue de boulevard, d’une course-poursuite plus sexuelle qu’amoureuse, dont la particularité est d’être musicale : Alain Resnais a tourné, telle quelle, une opérette d’André Barde et Maurice Yvain, à peine réorchestrée par Bruno Fontaine. La situation se complique tranquillement mais savamment, et c’est un septuor de personnages qui se retrouve, au troisième acte, et parfois en pyjama, dans la garçonnière de Faradel (Daniel Prévost), « sur le quai, le quai Malaquais », après un irrésistible tutti où l’adresse du rendez-vous circule plus vite que les notes de musique. Mais cette course-poursuite semble n’exister que pour elle-même, et le contact humain être une sorte de motivation inaccessible : c’est dire si l’on revoit différemment ce film après Cœurs. Gilberte flirte mais n’entend pas prendre d’amant, et de même, Eric Thomson, dégoûté, refuse obstinément qu’on l’embrasse sur la bouche — d’où le titre. La drague, ici, est une sorte de divertissement pascalien, trompe-la-mort et trompe-le-temps. L’âge, et derrière lui la mort, rôde : jusqu’à quel âge peut-on séduire ? Hilarant et effrayant comme une tête de mort, Darry Cowl, dans le rôle de la concierge, inquiète : il est passé du côté de la grande vieillesse et de l’effacement des sexes.

Le film marque en permanence par cette ambiguïté : projet de circonstance ou œuvre réfléchie ? On dirait que Resnais a, en fait, su profiter de l’occasion pour réaliser un film tout à fait personnel ; au départ, un projet romanesque et complexe, à tourner en Bretagne, sur un scénario de Michel Le Bris. Les assurances renâclent : après une conversation avec Bruno Pesery, Resnais se fait communiquer quelques partitions d’opérette, et choisit Pas sur la bouche, qui lui permet de conserver l’équipe originale, et notamment les acteurs, invités à chanter et qui s’en débrouillent très bien (notamment Isabelle Nanty, et outre Lambert Wilson qui est chanteur professionnel).

Le texte est joyeusement joueur, moque les jargons d’époque, accumule les calembours ; certains lyrics tiennent du tour de force oulipien. La musique de Maurice Yvain, ouverte aux influences du jazz, fait montre d’une grande subtilité mélodique (voir l’ouverture sur une demi-douzaine de thèmes successifs) et contrapuntique. Dans la continuité de Mélo ou de Smoking/No Smoking, Resnais ne nous laisse jamais oublier qu’il s’agit de théâtre. Les apartés faits à la caméra, la modification permanente des décors spectaculairement artificiels de Jacques Saulnier, revendiquent le caractère conventionnel et irréaliste de l’action.

C’est un royaume d’apparences : l’espace est sans cohérence, et les acteurs eux-mêmes, grimés à outrance, qu’ils organisent une représentation de théâtre-dans-le-théâtre ou jouent tout simplement leur personnage (Wilson binoclard, gominé, grisonnant, les lèvres manifestement maquillées ; Darry Cowl carrément travesti). Et s’il n’y avait, derrière ce décor, derrière ce rideau qui finit par tomber « pour le final / Ca, c’est pas mal ! », tout simplement rien ? Le néant ? Les personnages secondaires, rapidement exclus du ballet des corps et de l’échange du désir, disparaissent au lieu de sortir de la pièce, en fondu enchaîné, dans le bruit d’un envol d’oiseaux. Ainsi, par le comble de la légèreté, l’auteur de Nuit et brouillard et de Muriel rejoint les graves préoccupations de ses premiers films.

Etienne Mahieux

  • BANDE ANNONCE


  • FICHE TECHNIQUE
Pays : France
Durée : 1h55
Date de sortie : 3 décembre 2003
Texte de l’opérette : André Barde
Musique de l’opérette : Maurice Yvain
Assistant réalisateur : Laurent Herbier
Production : Bruno Pesery
Décors : Jacques Saulnier
Photographie : Renato Berta
Son : Jean-Marie Blondel, Gérard Hardy
Montage : Hervé de Luze
Arrangement musical : Bruno Fontaine

  • DISTRIBUTION
Gilberte Valandray : Sabine Azéma
Arlette Poumaillac : Isabelle Nanty
Huguette Verberie : Audrey Tautou
Georges Valandray : Pierre Arditi
Charles « Charley » Brunner : Jalil Lespert
Faradel : Daniel Prévost
Eric Thomson : Lambert Wilson
Madame veuve Foin : Darry Cowl
Jeune fille : Bérengère Allaux
Jeune fille : Françoise Gillard
Jeune fille : Toinette Laquière
Jeune fille : Gwenaëlle Simon


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