
C’est avec
Le Village qu’un divorce relatif s’est annoncé entre M. Night Shyamalan, jusque là nouveau
wonder boy de Hollywood dans la lignée de son modèle
Steven Spielberg, et le public, plus interloqué cette fois que fasciné. Il s’agit pourtant sans doute du meilleur film à ce jour du jeune cinéaste, dont l’ambition artistique et philosophique mérite un chapeau bas.
En 1897, un village de Nouvelle-Angleterre vit en autarcie complète dans une clairière. Les bois alentour sont peuplés d’êtres mystérieux et probablement malfaisants, avec lesquels le village a conclu une sorte de paix armée. Il est entouré de miradors d’observation, et ses habitants observent toute une série d’interdits destinés à se concilier les bonnes grâces des êtres en question. Mais la loi de Murphy s’applique ; deux jeunes gens, Lucius Hunt l’obstiné et Noah Percy l’idiot, semblent un peu moins enclins que les autres à accepter sans broncher les explications de leurs aînés.
La volonté de contrôle des Anciens du village sur la vie de la communauté, réelle bien qu’elle prenne la forme de bienveillantes délibérations, s’exprime par le contrôle effectif de Shyamalan sur les moindres recoins de l’écran. L’ouverture du film est éblouissante. Le spectateur est plongé dans l’action medias in res — l’exposition est impossible, et pour cause — et joue à découvrir les unes après les autres les règles de vie du village. Le charme irrésistible de la reconstitution rétro, la palette même des couleurs utilisées ont un rôle narratif précis, que l’on découvrira petit à petit, et indiquent que la narration se confond donc avec la volonté des anciens. Certains plans quasiment dansés par les acteurs sont d’une grâce étonnante. Shyamalan a refusé la facilité du tournage en studio et fait reconstituer le village dans une vraie clairière ; la picturalité de l’image n’en souffre jamais et le film y gagne une sacrée odeur d’humus.
Mais qu’il s’agisse de l’ouverture ludique et légère, ou de la suite plus dramatique et mystérieuse, Shyamalan montre une nouvelle fois son don pour dispenser d’étranges signes, pour brouiller les pistes entre ce qui relève de la nécessité de l’intrigue et ce qui tient du symbole ou de la métaphore : ici les chaises vides qui apparaissent régulièrement à l’écran sont quasiment un appel à la participation du spectateur : qui voudrions-nous asseoir dessus ? Le cinéaste impose courageusement des partis pris contraires aux exigences de Hollywood, y compris des plans généraux, fixes, longs, où les personnages sont de profil, oui. Mais aussi des raccords insolents, et qui font filer l’intrigue comme le vent, comme celui qui résume instantanément le chagrin d’amour de Kitty Walker. Sans jamais se montrer servile, le film évoque irrésistiblement Dreyer. Pas moins. Pour la première fois, Shyamalan prend également le risque de décevoir : l’apparition extrêmement concrète des monstres, qui leur ôte un mystère jusqu’ici savamment orchestré par le jeu sur le hors-champ, est toutefois indispensable, mais… je ne voudrais pas en dire trop…
Hélas il est difficile d’aller au cœur du Village sans en révéler suffisamment pour en gâcher la première vision — heureusement le film en supporte bien plus de deux. Or le film est d’une très grande portée morale et politique. Passé maître dans l’art du retournement de situation final, Shyamalan en réserve ici deux, l’un (le plus inattendu) soigneusement caché derrière l’autre (le plus attendu peut-être). L’impression passagère de fausse fin est donc compensée par la force des toutes dernières séquences. Et l’une des beautés du film est que, loin d’être de simples récompenses pour le spectateur, ces retournements de situation sont porteurs de la signification même de cette histoire en grande partie allégorique. Bien sûr, les êtres qui font peur aux villageois font penser avant tout aux Indiens chassés par les colons anglo-saxons ; mais la fin du film en rapporte la signification politique immédiatement à notre époque. Aussi, comme naguère pour Le Labyrinthe de Pan, vais-je avoir recours aux merveilles de l’informatique. Ceux qui veulent connaître toute mon analyse peuvent sélectionner les passages apparemment vides qui suivent ; les autres voudront bien descendre jusqu’à la fin de l’article.
[Attention spoiler !]
Si le village s’est arrêté à la fin du dix-neuvième siècle, il ne l’a jamais vraiment connue. C’est au milieu des années 1970 qu’un groupe de personnes révoltées par la violence de la société, dont elles avaient été victimes, elles ou leurs proches, s’est réfugié dans le Village, bâti et isolé du monde extérieur par les soins de la fondation d’Edward Walker, qui a consacré sa fortune à ce projet utopique.
Cet isolement loin du monde extérieur et de la modernité, perçus comme barbares, peut être mis en parallèle avec la politique des néoconservateurs alors représentés à la Maison-Blanche par George W. Bush. Très intelligemment, le film leur fait crédit de la sincérité de leur projet politique : à aucun moment les motivations des fondateurs du village ne sont suspectes. Shyamalan s’est d’ailleurs réservé le rôle d’un des gardiens de la réserve, un intermédiaire entre le village et le monde extérieur, qui ferme les yeux avec indulgence sur un manquement à la règle. Mais c’est à tort que Walker et ses amis ont cru bannir le mal de leur village : la violence morale qu’ils exercent avec les meilleures intentions du monde sur la jeune génération, et la simple nature humaine, ici particulièrement concentrée dans le personnage de Noah l’idiot, rendent le village ni meilleur ni pire que le monde qui l’entoure. Par conséquent son isolement est morbide et néfaste, comme certains personnages viennent à s’en rendre compte dès lors, par exemple, que leur isolement leur interdit d’utiliser des médicaments modernes qui pourraient sauver des vies.
[fin du spoiler]
Le Village est une démonstration de virtuosité stylistique proche de la perfection, qui pourrait même devenir inutilement étouffante si les plans comme le village n’étaient habités par de belles personnes : une distribution prestigieuse mais souvent inattendue, qui permet à de grands acteurs de donner le meilleur d’eux-mêmes ; si Adrien Brody s’est vu confier un rôle payant, William Hurt, dans un rôle central, atteint des sommets de délicatesse. De façon générale, Shyamalan a su tirer le meilleur de ses collaborateurs (la partition de James Newton Howard rachète tant de musiques au kilomètre dont il a affublé tant de films conventionnels), au service d’un projet d’une ambition remarquable, et de son propre talent, qui est immense.
Etienne Mahieux
Pays : Etats-Unis
Titre original : The Village
Durée : 1h48
Date de sortie : 18 août 2004
Scénario : M. Night Shyamalan
Assistant réalisateur : John Rusk
Production : Scott Rudin, Sam Mercer, M. Night Shyamalan
Distribution des rôles : Douglas Aibel
Décors : Tom Foden
Costumes : Ann Roth
Photographie : Roger Deakins
Son : Steve Boeddeker, Frank Eulner
Montage : Christopher Tellefsen
Effet spéciaux : Steve Cremin
Effets visuels : Eric Brevig
Musique : James Newton Howard
Ivy Walker : Bryce Dallas Howard
Lucius Hunt : Joaquin Phoenix
Noah Percy : Adrien Brody
Edward Walker : William Hurt
Alice Hunt : Sigourney Weaver
Kitty Walker : Judy Greer
August Nicholson : Brendan Gleeson
Mrs. Clack : Cherry Jones
Finton Coin : Michael Pitt
Jamison : Jesse Eisenberg
Le vigile qui lit le journal : M. Night Shyamalan
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Phénomènes est peut-être le moins bon film de
M. Night Shyamalan, du moins dans l’optique du cinéma de divertissement, voire dans celle de la Commission supérieure technique. C’est donc l’occasion de faire revivre un instant la « politique des auteurs » à l’ancienne. Quels qu’aient pu être les démêlés du cinéaste avec le studio commanditaire, ses inquiétudes ou ses erreurs,
Phénomènes est un film de M. Night Shyamalan, c’est-à-dire : original, poétique et précieux.
Un beau jour, à Central Park, promeneurs et flâneurs se retrouvent frappés d’aphasie, cessent de marcher voire se déplacent à reculons, et finalement sont pris de pulsions suicidaires. On croit bien entendu à une attaque terroriste, à une nouvelle arme chimique qui perturberait l’instinct de conservation des victimes. Mais à mesure que la menace se répand sur des villes de plus en plus petites, dont aucun terroriste n’a vraisemblablement jamais entendu parler, Elliot Moore, professeur de biologie qui cherche à se réfugier à la campagne en compagnie de sa femme, d’un ami et de la fille de celui-ci, comprend qu’il faut chercher une autre explication…
Le titre français banalise l’original The Happening, difficile à traduire il est vrai, mais qui éveille bien sûr des échos du côté de l’art contemporain. « The Happening », c’est l’événement, mais l’événement en train de se vivre, et non pas rétrospectif. Ce pourrait être un résumé de l’art de l’ « inquiétante étrangeté » qui est celui de M. Night Shyamalan : celui d’évoquer ou de provoquer la sidération face à l’inattendu en train de se produire.
Le film est attaqué ; il faut donc le défendre. Prenons-le par le plus surprenant de la part de l’orfèvre de Sixième sens : des cadres parfois mous, une photographie grisâtre et même, à l’occasion, floue, une lumière parfois vacillante aux bords de l’image. Qu’est-ce à dire ? On se frotte les yeux ; mais on s’aperçoit que le flou intervient justement dans des scènes de mort violente. Au bout du compte, l’image donne l’impression d’une sorte de dissolution ; la patine d’une copie de série B — après Tarantino ou Spielberg, Shyamalan puise son inspiration dans les films fauchés des années 1950 — ou de façon plus dangereuse, d’un film retrouvé après la fin de l’humanité.
La logique de la série B gouverne effectivement le projet esthétique du film. Comme jadis Tourneur, Shyamalan a décidé de nous inquiéter (plus que de nous faire peur, mais par contre, profondément) avec rien. Les personnages fuient la ville ; bientôt, de petits groupes errent dans la campagne de la Pennsylvanie. Le danger est impalpable, et finit par se confondre avec son absence : la nature est à la fois une présence menaçante, et un lieu accueillant et élégiaque ; même les beaux et menaçants plans de vent sont peut-être des leurres. En cinéaste hollywoodien, Shyamalan ne peut pourtant éviter de représenter la violence, et parvient à l’équilibre entre les deux inévitables pulsions du spectateur : tout voir (le bras arraché, le type qui passe sous la tondeuse, le sang qui gicle) et ne rien voir. Le rôle du son, du hors champ, de la mise au point (sur le visage d’un acteur pendant que des cadavres pendent aux arbres à l’arrière-plan), de la durée d’un plan où l’on ne voit pas grand-chose mais où l’on craint d’en voir plus, tout cela apporte au film une très grande force de suggestion. Il n’est donc pas très effrayant (un mauvais point pour la Twentieth Century Fox) mais vraiment éprouvant (un bon point pour Shyamalan). Je salue notamment un plan spectaculaire dont le protagoniste est un revolver qui passe de main en main. Sonnés, dépassés par la catastrophe (comme le soldat Auster, soudain investi de l’autorité militaire et politique), les personnages sont interprétés subtilement, loin de toute surenchère émotionnelle (ironiquement, le seul à proférer l’inévitable « Oh, mon Dieu ! » de tout film américain de ce genre est ici un Français qui s’exprime dans la langue de Molière).
On repère bien sûr des pistes d’interprétation : le scénario sonne comme un avertissement écologiste, une mise en cause de nos civilisations industrielles et technologiques, mais aussi comme une mise en valeur naïve de l’amour face à la haine et tous autres sentiments négatifs. Pourtant une subtile ironie est à l’œuvre. Le propos apparent est extrêmement sérieux, mais de nombreuses situations restent bien trop ambiguës pour être didactiques. Un adolescent pontifiant se révèle incapable d’écouter un conseil de survie ; le modèle rousseauiste incarné par la vieille Mrs Jones est en fait totalement névrotique ; et les héros ne sont sans doute pas sauvés par les nobles motivations de leur coup de folie final, mais peut-être bien par une pure coïncidence. Au début du film, Elliot met en garde ses élèves contre toute envie de confondre les théories humaines, qui cherchent à expliquer les données de l’expérience, et les causes réelles de ces données, qui peuvent demeurer inconnues. Les spectateurs comme les personnages en sont réduits, d’un bout à l’autre du film, à théoriser. Shyamalan filme doucement, en deçà de la théorie et plus profondément, l’angoisse, face à la nature qu’il ne comprend plus, de l’homme, cet animal dénaturé.
Etienne Mahieux
> Pour les anglophones, un lien vers l’article de Roger Ebert
> Site officiel
Pays : Etats-Unis / Inde
Durée : 1h31
Titre original : The Happening
Date de sortie : 11 juin 2008
Scénario : M. Night Shyamalan
Assistant réalisateur : John Rusk
Production : Barry Mendel, Sam Mercer, M. Night Shyamalan
Décors : Jeannine Claudia Oppewall
Photographie : Tak Fujimoto
Son : Marko A. Costanzo, George A. Lara, Tod A. Maitland, Wyatt Sprague
Montage : Conrad Buff
Effets visuels : Amit Dhawal, David Ebner
Musique : James Newton Howard
Elliot Moore : Mark Wahlberg
Alma Moore : Zooey Deschanel
Jess : Ashlyn Sanchez
Julian : John Leguizamo
Mrs. Jones : Betty Buckley
Josh : Spencer Breslin
Le soldat Auster : Jeremy Strong
La femme au téléphone portable : Kerry O’Malley
Un promeneur français : Cyrille Thouvenin
Joey : M. Night Shyamalan
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David Dunn, modeste agent de sécurité dans un stade de Philadelphie, réchappe miraculeusement à un accident de train. Tout le monde est mort, sauf lui. Il n’a pas la moindre égratignure. Ce phénomène se fait contacter par le directeur d’une galerie d’art, maniaque de bandes dessinées, lui-même né avec plusieurs fractures, et dont les os sont fragiles comme du verre…
M. Night Shyamalan est décidément un cinéaste précieux. Si Incassable se cantonne à un ton proche de Sixième sens — probablement son auteur veut-il se rassurer — il confirme le remarquable talent du jeune réalisateur. Il ne faut pas se fier aux explications balourdes qui tentent de cloisonner le sens de la bizarroïde intrigue d’Incassable : Shyamalan scénariste n’est pas sans manies (celle du retournement de situation final, par exemple), et sacrifie même ici à celle, bien américaine, d’absolument tout expliquer dans le dialogue, y compris ce que quiconque aurait compris (cf. les Apparences de Robert Zemeckis). Soyons honnêtes cependant : si la fin est lourdement explicative, elle conserve quelques éléments « ouverts », ceci compensant cela. On regrette cependant les non-dits du précédent opus…
Mais le style très personnel de ce disciple de Spielberg et de Kubrick suggère des rêveries et des interprétations autrement plus profondes, troubles et incertaines, qu’une fable finalement assez manichéenne. Il y a quelques lourdeurs dans Incassable (notamment lorsque les influences de Besson, voire des frères Wachowski, se font un peu trop sentir), et de très nombreux moments de grand style : les deux premiers plans, par exemple, construits parallèlement, sont des plans-séquences qui ont le bon goût de ne pas reposer sur l’affichage de la virtuosité. Shyamalan ose se débarrasser de quelques scènes « à faire » (le déraillement, par exemple) et en traite d’autres de façon inattendue (le sauvetage d’une famille en proie à un tueur sadique, traité de façon « déceptive » et parfois dérisoire). Il parvient à des moments, oniriques et irréductibles, de grand cinéma, qui font le prix d’un film basé plus sur le malaise diffus que sur le suspense d’horloger — denrée suffisamment rare pour être savourée.
Etienne Mahieux
Titre original : Unbreakable
Pays : Etats-Unis
Durée : 1h46
Sortie française : 27 décembre 2000
Scénario : M. Night Shyamalan
Assistant réalisateur : John Rusk
Production : Barry Mendel, Sam Mercer, M. Night Shyamalan
Décors : Larry Fulton
Photographie : Eduardo Serra
Son : Richard King
Montage : Dylan Tichenor
Effets visuels : Richard R. Hoover
Musique : James Newton Howard
David Dunn : Bruce Willis
Elijah Prince : Samuel L. Jackson
Audrey Dunn : Robin Wright Penn
Joseph Dunn : Spencer Treat Clark
Le dealer au stade : M. Night Shyamalan
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