Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino * *

Mûri depuis dix ans, bourré de bonnes intentions artistiques, flamboyant du talent de son réalisateur, Inglourious Basterds — un titre qu’on pourrait traduire correctement par « Modits Salopares » — m’a tout de même laissé sceptique. Tarantino a tant de désirs et d’envies que son film part dans toutes les directions, et ne va finalement nulle part. Alors, Quentin : à gauche ou à droite ?

Il était une fois, dans une France d’opérette occupée par des nazis de carnaval, une tranquille petite ferme vosgienne (ou par là) où le brave Perrier Lapadite cachait ses anciens voisins juifs, les Dreyfus, des recherches finement menées par le suave et cruel colonel Hans Landa. Lorsque celui-ci arrive à ses fins, seule la jeune Shosanna Dreyfus parvient à s’échapper. Mais le film de Tarantino raconte également l’histoire d’une dizaine de soldats américains d’origine juive constituant un commando chargé de passer derrière les lignes allemandes pour tuer et scalper (si) le plus grand nombre possible de nazis. Inglourious basterds raconte ces histoires, et quelques autres.

1. Parodie ou pas parodie ? Inutile de dire que le but n’est pas tout à fait de nous y faire croire. Il faut dire que le scénario comporte un certain nombre de trous béants, que la réduction au montage, apparemment drastique, d’un film qui dure encore plus de deux heures et demi, a sans doute contribué à creuser. Tarantino a choisi en effet de privilégier la durée des scènes, au détriment de la cohérence de l’action. Résultat, un certain nombre de tenants et aboutissants de l’action ne riment absolument à rien : comment se fait-il que les hommes de Landa ne prennent pas leurs véhicules pour pourchasser Shosanna ? comment est-il possible que celle-ci, munie de faux papiers, puisse hériter sans difficultés d’un cinéma ? comment peut-on imaginer que dans ledit cinéma parisien puisse se réunir la totalité de l’organigramme du troisième Reich, alors que les Américains ont déjà débarqué en Normandie ? J’en passe bien d’autres : il suffira de dire que le dernier chapitre — le film est divisé en chapitres — est bâti sur une série d’incohérences et d’invraisemblances telles que Tarantino est mûr pour écrire le prochain James Bond.

Or nous savons tous qu’il n’est pas un scénariste au rabais. Si rien de tout cela ne tient debout, c’est sans doute délibéré pour d’excellentes raisons, qui n’appartiennent qu’à lui, au point qu’il est difficile de se les figurer. La plus évidente est qu’Inglourious basterds s’inscrit ainsi dans le registre de la parodie, plus proche de Papy fait de la résistance que de L’Armée des ombres, ou même des Douze salopards, explicitement cités au début du film. On y trouve cependant des éclats lyriques tels qu’il apparaît que le film voudrait être sérieux et absurde à la fois, un grand écart qui est bien dans la manière de l’auteur de Kill Bill.

2. Scènes ou récit ? La structure en chapitres du film permet à Tarantino de faire se succéder, de manière à peu près linéaires, de longues scènes remplies, certes, de détails croustillants, mais aussi d’une tension d’abord impalpable, puis de plus en plus évidente, puis carrément haletante, jusqu’à sa résolution finale, généralement dans un bain de sang. Il réussit ce genre de scènes mieux que personne ; les personnages babillent sans fin, une logorrhée superficielle qui masque tantôt l’avancée de l’action, tantôt de véritables stratégies manipulatrices, dans lesquelles le colonel Landa est un expert. La plus réussie de toutes ces longues scènes est indubitablement celle qui va et vient entre deux tablées, dans un bouge picard, La Louisiane (les noms sont aussi peu réalistes que l’intrigue…) où divers agents de pays différents doivent se retrouver à la barbe des Allemands. Or, le film ne triche jamais sur les difficultés linguistiques des personnages (y compris une scène hilarante où Brad Pitt mâchouille un italien macaronique) : il est de règle d’être polyglotte, et les plus légères nuances d’accent trouvent une oreille attentive pour les interpréter. Tout ceci constitue une partition idéale pour les acteurs, dont l’autrefois peu connu Christoph Waltz, dont Cannes a récompensé la virtuosité.

Cette lente montée de la tension dans un contexte semi-parodique rappelle évidemment les principes narratifs des westerns italiens. Si le scénario fait référence à bien des films de guerre, la mise en scène, dès l’ouverture du film, se place sous la protection rapprochée de Sergio Leone — et les partitions d’Ennio Morricone scandent Inglourious basterds. Tarantino pastiche le style de Leone avec brio et naturel, ce qui fait que la référence, constante dans certains chapitres, n’est jamais lourde. Les Vosges font un Midwest tout à fait acceptable, et le bouge de La Louisiane est un saloon idéal. Et souvent, l’art propre, le style personnel de l’auteur de Jackie Brown se dégagent du maquis des références cinéphiliques qui en sont, d’ailleurs, un élément à part entière.

3. Brad Pitt ou Mélanie Laurent (1) ? Il n’en reste pas moins que tout cela avance dans une direction bien indécise. Deux complots, celui de Shosanna et celui du commando des Inglourious Basterds, s’organisent de façon strictement parallèle pour éliminer les dirigeants du Troisième Reich. Ils doivent aboutir le même jour à la même heure. Or Tarantino ne les fait jamais se rejoindre, ni même se compléter, en dehors de cette coïncidence spatio-temporelle ; de sorte que la moitié du film, sur le plan de l’intrigue, ne sert absolument à rien. L’un des deux complots aurait parfaitement suffi.

Et si le titre montre que Tarantino a d’abord bâti son film autour de l’équipe de gros bras sans scrupules menés par un Brad Pitt déchaîné, la tendresse, le lyrisme (je pense au visage projeté de Shosanna qui apparaît dans la fumée comme un fantôme), la grande forme mélodramatique qui accompagnent le personnage de Shosanna laissent penser que celle-ci, en cours d’écriture puis de tournage, a comme rapté le film et l’attention du cinéaste. Mélanie Laurent est triomphale dans un rôle difficile à oublier tant la mise en scène lui donne de prestige. Les Basterds sont marrants mais Shosanna est géniale, et par conséquent on ressort avec l’impression qu’Inglourious basterds pourrait, au fond, se passer des Inglourious basterds, et que le film, réduit de la moitié, ferait un excellent et nerveux petit thriller intitulé Shosanna Dreyfus strikes back. Tarantino est un amoureux des femmes, et ses héroïnes vengeresses sont toujours autrement sympathiques que ses personnages masculins.

4. Le scalp ou l’esprit ? Autour de cette construction double se nouent quelques idées fortes : celle d’une modification complète du cours de l’histoire, qui fait basculer audacieusement le film dans l’uchronie ; celle du pouvoir du cinéma, qui est ici l’arme même qui change l’Histoire (ce qui justifie la cinéphilie foisonnante de l’ensemble) ; celle enfin d’une vengeance des Juifs, vengeance à la fois guerrière et morale qui les sort (uchroniquement) de leur rôle de victimes. Ceci dit, dans la vraie Histoire, les nazis n’ont certes pas rencontré la Vengeance, mais la Justice, et c’est peut-être mieux. Selon le personnage d’Aldo Raine, les nazis ne sont pas des humains, ce qui justifie de faire voler en miettes tout ce qui ressemble de près ou de loin à une convention de Genève. Autrement dit, il faut traiter les abrutis d’une façon elle-même abrutie. On peut tout faire à un nazi : le scalper, lui tatouer une croix gammée sur le front, pourquoi pas l’envoyer à Guantanamo ? A monstre, monstre et demi. Evidemment, c’est pour rire. Evidemment, Aldo est un bouffon efficace. Evidemment, tout ceci n’est qu’un rêve de cinéma et une parabole sur l’art. Ceci dit, le film est parfaitement consommable comme une comédie sanguinaire, néo-conservatrice et basse de plafond, destinée à faire digérer le pop-corn, à l’inverse d’un Kill Bill aux deux volets sacrément dialectiques. Et de quelqu’un d’aussi doué que Tarantino, j’attends donc plus de finesse.

(1) Mon choix est fait. (Note de Bertrand Morane)


Etienne Mahieux
  • BANDE ANNONCE


  • FICHE TECHNIQUE
Pays : Etats-Unis / Allemagne
Titre original : Inglourious Basterds
Durée : 2h33
Date de sortie : 19 août 2009
Scénario : Quentin Tarantino
Assistant réalisateur : William Paul Clark, Bruce Moriarty
Production : Lawrence Bender, Bob Weinstein, Harvey Weinstein
Distribution des rôles : Simone Bär, Olivier Carbone, Jenny Jue, Johanna Ray
Décors : David Wasco
Costumes : Anna B. Sheppard
Photographie : Robert Richardson
Son : Harry Cohen, Ann Scibelli
Montage : Sally Menke
Film dans le film : Eli Roth
Effets visuels : John Dykstra
Musique : reprises de thèmes de Ennio Morricone et autres

  • DISTRIBUTION
Shosanna Dreyfus : Mélanie Laurent
Colonel Hans Landa : Christoph Waltz
Lieutenant Aldo Raine : Brad Pitt
Bridget von Hammersmark : Diane Kruger
Sergent Donny Donnowitz : Eli Roth
Smithson Utivich : B.J. Novak
Sergent Hugo Stiglitz : Til Schweiger
Fredrick Zoller : Daniel Brühl
Omar Ulmer : Omar Doom
Lieutenant Archie Hicox : Michael Fassbender
Caporal Wilhelm Wicki : Gedeon Burkhard
Major Dietel Herstrom : August Diehl
Perrier Lapadite : Denis Menochet
Joseph Goebbels : Sylvester Groth
Francesca Mondino : Julie Dreyfus
Adolf Hitler : Martin Wuttke
Marcel : Jacky Ido
Sergent Werner Rachtman : Richard Sammel
Général Ed Fenech : Mike Myers
Winston Churchill : Rod Taylor
Charlotte Lapadite : Léa Seydoux
Le vétérinaire : André Penvern
Voix du narrateur : Samuel L. Jackson

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