Petit panorama des Contes des quatre saisons

Je considère que le cycle des Quatre Saisons est une défense et illustration de l’amour-fidélité (tel que le définit Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident) : une vision chrétienne de l’amour centrée évidemment sur la question du mariage. C’était déjà, on s’en rappelle, le thème de Ma Nuit chez Maud, que les Quatre Saisons amènent à des proportions épiques — une épopée des mots et des sentiments...
Rappelons que Rougemont tente de dégager la spécificité de notre conception occidentale de l’amour et en arrive aux conclusions suivantes (je résume sans discuter : ce qui est important est que ce soit manifestement la position de Rohmer) : nous ne cessons de balancer entre deux pôles, l’amour-passion et l’amour-fidélité. L’amour-passion (éros) est un mythe, celui de Tristan et Iseut, celui de l’aliénation, non à l’autre, mais à une certaine idée de l’amour comme sentiment pur et violent, qui conduit à l’idéalisation de l’être aimé, et ne se conçoit que face aux difficultés (et notamment dans le cadre d’un adultère) : c’est le mythe de Tristan et Iseut, qui se clôt dans la mort : l’amour-passion est éphémère et morbide. A l’opposé, l’amour-fidélité est l’idéal chrétien du mariage : le choix lucide et tout aussi fou quand on y songe de partager sa vie avec quelqu’un, tel qu’il ou elle est, défauts compris, choix constructif et non aliénant, choix également de la vie. C’est un acte (aimer) opposé à un état (être amoureux). Il participe à l’amour fraternel prôné par l’Evangile (agapè). Quant à la libido, Rougemont la conçoit comme l’autre face de l’amour-passion (éros), non sublimé et, dans le cas de Don Juan, accéléré. Rougemont précise qu’il ne saurait être question pour lui de juger l’un de ces deux amours au tribunal de l’autre, qu’il les juge égaux en noblesse et en profondeur, et que notre vie est un perpétuel balancement entre les deux, et une tentative dialectique de les concilier. Telle n’est pas tout à fait la position de Rohmer, qui dans les Contes des Quatre Saisons conte (en prenant bien garde d’étudier les films dans l’ordre de leur réalisation, et non dans celui, de toutes façons cyclique, de leur météorologie) le triomphe de l’amour-fidélité.




Donc il faut marier Magali. Deux machinations se mettent en place pour ce faire : celle de Rosine (qui propose comme candidat Etienne, son ex-prof de philo et amant) et celle d’Isabelle (qui s’en va « racoler » un candidat par annonces). La machination de Rosine est vouée à l’échec : ce n’est qu’une répétition de celle de Natacha : coller quelqu’un avec un prof de philo (noter l’importance du prof de philo pour accentuer le parallélisme) dans le seul but, en fait, de mettre un terme à une liaison : Natacha voulait se débarrasser de la petite amie de son père ; Rosine veut carrément se débarrasser d’Etienne, qui tient trop à elle à son goût. Machination destructrice qui ne saurait fonctionner. En revanche, Isabelle pousse l’altruisme (elle se soucie uniquement de la solitude de Magali, qui n’était pour Rosine qu’un motif secondaire) jusqu’au sacrifice : elle renonce au charmant Gérald qu’elle a recruté pour le compte de sa copine, et retourne à son mari. Triomphe du mariage effectivement : car si Gérald et Magali ne sont pas encore mariés à la fin, Rohmer a tout mis en place (à la suite de divers va-et-vient en voiture) pour qu’ils se retrouvent beaucoup plus vite qu’ils ne l’espéraient eux-mêmes. Les musiciens qui font danser les personnages dans la dernière scène peuvent alors chanter : « Je vous souhaite plein beau temps / Bonne route, mes enfants »...On espère juste que ce voeu d’adieu n’est pas, de la part de Rohmer, un testament.
Etienne Mahieux
Cet article a paru pour la première fois dans Le Petit spectateur — papier n°72 (novembre 1998)
Les Contes des quatre saisons sont disponibles dans un coffret DVD édité par Les Films du Losange.
Rubriques :
Eric Rohmer,
Focus
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