Que la fête commence…, de Bertrand Tavernier (1975) * * * * *
Il y a une grâce particulière, il faut l’avouer, dans la fougue juvénile des premiers films de Bertrand Tavernier. Le deuxième, Que la fête commence…, projet absolument pas raisonnable, la pousse peut-être à son paroxysme et, par sa thématique, se révèle l’un des piliers porteurs de toute l’œuvre de l’auteur de Dans la brume électrique.Bertrand Tavernier caressait depuis plusieurs années le projet d’adapter un roman de Dumas situé sous la Régence et, se documentant sur la période, finit par s’apercevoir que la réalité dépassait la fiction : c’est ainsi qu’est né Que la fête commence…, film dont le souci historique dépasse largement les fastes de la reconstitution.
C’est une chronique des années 1719 et 1720. Louis XIV est mort depuis quatre ans ; l’héritier du trône, Louis XV, n’a que neuf ans ; son grand-oncle Philippe d’Orléans, qui a fait casser par le Parlement le testament du feu roi, exerce la régence, secondé de son ancien précepteur, l’abbé Dubois. Le Régent est un homme libéral, méfiant devant toute religion et toute superstition, soucieux de réformer un royaume sclérosé lors des dernières années du « Grand Siècle », et de le transmettre à un petit roi qui, pour lui, représente l’avenir. Mais il est velléitaire et sans projet défini ; c’est le machiavélique Dubois qui imprime la véritable direction du gouvernement, au mépris parfois des principes auxquels s’attache le Régent. Parallèlement, un nobliau breton désargenté, le marquis de Pontcallec, outré de la prise du pouvoir du Régent, et des débauches que la rumeur lui prête, tâche d’organiser la sécession de la Bretagne, non sans mésaventures picaresques.
Tout ceci est historique, jusque dans les détails les plus loufoques, qu’on croirait parfois sortis de l’imagination contemporaine d’un Gotlib ; le scénario est issu pour l’essentiel des mémoires du temps, à commencer par ceux de Saint-Simon ; la conspiration de Pontcallec a donné lieu à l’une des plus jolies ballades du folklore breton (que chante brièvement Gilles Servat dans le film) ; seul le personnage d’Emilie est inventé.
Opposés l’un à l’autre par les circonstances, le Régent et Pontcallec sont deux frères faits pour se rencontrer et s’apprécier, deux idéalistes, l’un chimérique — Pontcallec — et l’autre désabusé — le Régent. Instantanément, Philippe Noiret donne à ce dernier une épaisseur humaine qui le rend irrésistiblement sympathique. Cette figure d’homme de bonne volonté incapable de faire face aux circonstances qui le dépassent est centrale dans l’œuvre de Bertrand Tavernier, de l’instituteur de Ca commence aujourd’hui au policier de L.627, de Norbert dans Capitaine Conan à Dave Robicheaux dans Dans la brume électrique. Que la fête commence… est sur ce plan un film matriciel.
Jumeau à distance de Pontcallec, qu’il ne rencontre jamais, le Régent est flanqué d’un côté de Dubois, un autre double mais inversé, à la fois infiniment proche, par le but commun et les souvenirs partagés, et infiniment éloigné, par son caractère, du prince qu’il sert. De l’autre, il est accompagné d’Emilie, une jeune prostituée qui est sa maîtresse occasionnelle et qui, par son bon cœur et sa foi religieuse, qu’elle articule de façon surprenante avec son métier, s’impose petit à petit comme une sorte d’ange gardien de son amant. Le personnage n’existerait pas sans la grâce sublime de Christine Pascal qui l’interprète, et c’est le moment de souligner que le film est presque un miracle de jeu d’acteur, Tavernier sachant filmer avec amour des interprètes exceptionnels (1). Il suffit de voir la première scène, où un travelling vertigineux suit un homme qui court le long d’une falaise pour aboutir à la silhouette hiératique d’un cavalier qui l’observe. Le mouvement de caméra se rapprochant du cavalier est soudain interrompu par le visage minéral de Jean-Pierre Marielle, comme on ne l’avait alors jamais vu. Celui-ci trouve ici l’un de ses plus beaux rôles, tandis que Noiret et Rochefort approfondissent leur duo de L’Horloger de Saint-Paul, l’un, grave et tendre, face à l’autre, cinglant, cynique et truculent.Le film est pris entre deux tendances dont la tension permanente fait tout son charme : le lyrisme, et le burlesque. Le plan que j’ai décrit plus haut est significatif de la capacité de Tavernier à se libérer de l’anecdote pour atteindre à la poésie ; la première apparition du Régent, balloté par la caméra de miroir en miroir dans une scénographie baroque et funèbre, l’admirable utilisation qui est faite des paysages bretons, ou encore la fin du film, symbolique et prophétique d’une autre fête, la grande saturnale de 1789, en sont d’autres exemples caractéristiques. Pour autant, ce film irrévérencieux, où les personnages ôtent leur perruque avec naturel comme nous ôterions un chapeau, où la caméra court après les acteurs dans les escaliers en colimaçon, bref où la reconstitution historique respire de vie et d’esprit plutôt que d’aligner ses fastes, est rempli de détails croustillants, incongrus, loufoques ou rabelaisiens, appelés d’ailleurs par le sujet — le Régent lui-même pressent, dans un moment d’angoisse, que l’Histoire ne retiendra de lui que ses « petits soupers », mascarades insensées que Tavernier rend de plus en plus sourdement sinistres. Les deux extrêmes peuvent se combiner dans le même plan, lorsqu’un Dubois sincèrement inquiet pour le Régent, mais déguisé en satyre pour les besoins d’une orgie, congédie Mme de Parabère coiffée d’un casque mythologique au motif que « c’est pas une tenue ». Il faut donc remarquer la densité d’un film touffu, où les détails historiques pourraient sembler didactiques si de nombreuses scènes n’étaient gouvernées par l’ambiguïté, ainsi celle où le Régent consulte une voyante, et qui peut être comprise, sans certitude, comme une mise en scène d’Emilie destinée à lui remonter le moral.
Au début du film figure une citation d’Audiberti largement remaniée par Tavernier et Jean Aurenche : « Tout cet amour que je donnerai, où le prendrai-je ? » — avant que le premier plan ne décrive une cérémonie religieuse. Le parcours du Régent est ainsi doté d’une signification spirituelle, d’autant plus évidente dans ses échanges avec Emilie sur la religion. Où effectivement le Régent, qui s’épuise en fêtes galantes, trouverait-il l’énergie de devenir un grand politique, un véritable homme d’Etat ? Opposé aux persécutions religieuses, pacificateur momentané de la querelle du jansénisme, Philippe d’Orléans serait sans doute jugé par Port-Royal comme un juste à qui la grâce a manqué. C’est cette absence de la grâce qui donne sa résonance angoissée à Que la fête commence…
(1) Comme le film est interprété jusque dans les plus petits rôles par des acteurs de haute volée dont certains ont fait ensuite une carrière retentissante, je suis au désespoir de ne pouvoir mettre la main sur le nom du responsable du casting. Il est vrai que Tavernier est un homme qui court les théâtres personnellement à la recherche de ses interprètes. (Note du Service de Documentation)
Etienne Mahieux
- BANDE ANNONCE
- FICHE TECHNIQUE
Durée : 1h54
Date de sortie : 23 mars 1975
Scénario : Bertrand Tavernier, Jean Aurenche
Assistant réalisateur : Laurent Heynemann, Claude Othnin-Girard
Production : Michelle de Broca, Yves Robert
Décors : Pierre Guffroy
Costumes : Jacqueline Moreau
Photographie : Pierre-William Glenn
Son : Michel Desrois, Maurice Gilbert
Montage : Armand Psenny
Musique : Philippe d’Orléans, régent de France
Orchestrée par : Antoine Duhamel
Chanson Gwerz Marv Pontkallek interprétée par : Gilles Servat
- DISTRIBUTION
L’abbé Dubois : Jean Rochefort
Le marquis de Pontcallec : Jean-Pierre Marielle
Emilie : Christine Pascal
Marie-Madeleine de Parabère : Marina Vlady
Le duc de Bourbon : Gérard Desarthe
La Fillon : Nicole Garcia
Le maréchal de Villeroy : Alfred Adam
Le capitaine La Griollais : Michel Beaune
Yvonne : Monique Chaumette
Montlouis : François Dyrek
Madame de Sabran : Monique Lejeune
Amaury de Lambilly : Bernard La Jarrige
Chirac : Raymond Girard
La religieuse : Andrée Tainsy
Hélène de Lambilly : Bernadette Le Saché
Madame de Saint-Simon : Hélène Vincent
Picard : Daniel Duval
Le père Burdo : Jean-Paul Farré
La prostituée : Brigitte Roüan
L’abbé Grattelard : Jacques Hilling
Le cardinal : Jean-Roger Caussimon
Talhouet : Jean Rougerie
Le comte de Horn : Thierry Lhermitte
Le petit abbé : Michel Berto
Le prêtre pédagogue : Maurice Jacquemont
Le cocher du Régent : Roland Amstutz
Le valet de chambre : Michel Blanc
Le valet de l’auberge : Christian Clavier
Un paysan : Jean-Jacques Moreau
Un laquais : Jacques Pratoussy
Un laquais : Patrick Raynal
L’huissier annonceur : Gérard Jugnot
Un noble qui se sent mal : Marcel Dalio











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