Ressources humaines, de Laurent Cantet * * * *

En revoyant au bout de quelques années ce premier film de Laurent Cantet, on est frappé de sa ressemblance, tant dans la méthode que dans les préoccupations, avec Entre les murs : filmer le travail, ses contraintes, ses joies, sa place dans la vie des hommes, et cela en collaboration avec d’authentiques professionnels, voilà ce qui s’appelle creuser un sillon, et un sillon unique dans le cinéma hexagonal.

Le film s’attache aux pas de Franck (Jalil Lespert, dont c’étaient également les grands débuts), un jeune homme qui, à la fin de ses études de commerce, a décroché un stage au département des ressources humaines de l’usine où son père est ouvrier. C'est une petite unité et le patron lui confie vite la responsabilité d’organiser le passage de l’usine aux trente-cinq heures (on est rétrospectivement épaté de la réactivité de Laurent Cantet face à l’actualité). Mais Franck découvre que le patron a déjà son propre plan, auquel son étude sert de paravent : douze ouvriers seront licenciés, dont le père de Franck.

Le devenir de l’usine et même l’emploi du père ne sont pas seuls au cœur de l’intrigue. Franck a choisi de revenir sur les lieux de sa jeunesse mais, bien sûr, ce n’est plus pareil : il découvre de l’intérieur cette usine qui jouait le rôle d’une providence paternaliste ; et il est vu différemment aussi, par ses anciens camarades qui le soupçonnent de morgue parisienne, et par sa famille qui place en lui tous ses espoirs d’ascension sociale : le père, lui, a figé sa vie dans le temps. L’usine le sous-emploie ; il prouve le dimanche dans son garage qu’il a les qualités d’un artisan d’art ; mais il est comme réconforté par la routine de son travail, dont il n’envisage pas même, quand il montre sa machine à son fils, la fonction dans le schéma global de l’usine.

Lorsqu’une grève se déclenche suite à ses révélations, Franck la mène, solidaire des ouvriers ; le père, lui, bien que victime du plan de licenciement, est non gréviste, de sorte qu’ils finissent par se heurter l’un à l’autre à fronts renversés, la plus belle idée du scénario sans doute. Bref les personnages du film ne sont pas seulement des ressources : ils sont humains, aussi. Et la grève porte à la fois plus et moins d’enjeu pour Franck que pour le patron ou la spectaculaire déléguée cégétiste : c’est aussi un adieu à sa jeunesse ; à la fin du film se pose la question, enfin, de partir.

Si l’intrigue n’est pas située dans une ville en particulier, le film propose, dès les premiers plans, un contexte juste : l’encore très industrielle vallée de la Seine — le premier plan montre la centrale électrique de Porcheville telle qu’on peut l’apercevoir de la ligne Paris-Rouen. Suit un gros plan de Franck, qui regarde par la fenêtre du train ; déjà le social et l’intime sont mêlés. Déjà Cantet perçait sous Laurent : court-métragiste chevronné, le cinéaste articule la vérité des rencontres avec les protagonistes de son film, tous amateurs à part Jalil Lespert, et jouant des rôles proches de leur vie réelle, et l’économie rigoureuse (c’est le cas de le dire) de la mise en scène.

Lorsque Franck visite l’usine pour la première fois, la caméra est au niveau du sol : il est de plain-pied avec les ouvriers, et se situe spontanément au même niveau qu’eux. L’après-midi même, le patron lui propose une deuxième visite, officielle celle-là, et la caméra est en plongée ; un type de cadrage qu’on retrouve une heure plus tard, quand les grévistes envahissent les locaux, avant qu’un panoramique ne vienne confirmer ce que nous soupçonnions : cette plongée est le point de vue des membres de la direction, accoudés à la balustrade. Ainsi, chez Cantet, le cadre est déterminé par les rapports sociaux, mais également par la liberté ou l’enfermement relatifs des personnages ; il dessine sans cesse leurs possibilités d’action.

Cette mise en scène très construite est quasiment invisible car le cinéaste organise l’action de telle sorte qu’elle se rapproche le plus possible du document. Décors réels et dialogues au plus près du quotidien ne rendent pas le film inodore et sans saveur ; au contraire, les exceptionnels échanges de langue de bois du patron et de la syndicaliste n’en détonnent que plus comiquement, et tous les personnages sont animés avec une vérité et une authenticité qui crève l’écran. A sa manière sobre et pudique, Laurent Cantet s’est montré avec ces Ressources humaines l’égal des grands cinéastes anglais qui labourent ce même terrain depuis fort longtemps, alors qu’un vrai cinéma du travail et des travailleurs, jadis esquissé par Renoir et Pagnol, frôlé par Pialat et surtout par Tavernier — notamment dans L.627 — commence à peine à émerger en France.

Etienne Mahieux

  • FICHE TECHNIQUE
Pays : France
Durée : 1h40
Date de sortie : 15 janvier 2000
Scénario : Laurent Cantet, Gilles Marchand
Assistants réalisateur : Emile Louis, Dominik Moll
Production : Caroline Benjo, Carole Scotta, Pierre Chevalier
Décors : Romain Denis
Photographie : Matthieu Poirot-Delpech
Son : Jonathan Acbard, Didier Leclerc, Antoine Ouvrier, Philippe Richard
Montage : Robin Campillo, Stéphanie Léger

  • DISTRIBUTION
Franck : Jalil Lespert
Le père : Jean-Claude Vallod
La mère : Chantal Barré
Sylvie : Véronique de Pandelaère
Olivier : Michel Begnez
Le patron : Lucien Longueville
Danielle Arnoux : Danielle Mélador
Alain : Didier Emile-Woldemard
Félix : Félix Cantet
Marie : Marie Cantet

Partager cet Article:

Facebook Twitter Technorati digg Stumble Delicious MySpace Yahoo Google Reddit Mixx LinkedIN FriendFeed

Blogger

Soyez le premier à commenter cet article !

Enregistrer un commentaire